USA: Une hypocrisie diplomatique ? Retour sur la guerre au Yémen et la diplomatie américaine

Ce 19 décembre 2017, un missile houthi a été intercepté en Arabie saoudite, tandis que l’ONU annonce que 136 civils ont été tués au Yémen en 10 jours par les raids aériens de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

Ce conflit reste peu connu et médiatisé, en témoigne les réactions inexistantes en Belgique suite à l’annonce de Nikki Haley, ambassadrice américaine à l’ONU, ce jeudi 14 décembre. Celle-ci évoqué la nécessité de construire « une coalition pour véritablement repousser l’Iran » en raison d’un missile fabriqué en Iran et tiré depuis le Yémen vers l’aéroport international de la capitale saoudienne. Pour preuve, un missile retrouvé suite au tir et servant de décor à sa conférence de presse ! Cependant, cette volonté américaine met à nu d’évidentes contradictions et soulève quelques doutes légitimes.

Un guerre dite « oubliée »

Suite au « printemps yéménite » et à l’exil qui en a découlé du président yéménite Abdrabbo Mansour Hadi, le Yémen (28 millions d’habitants) est en proie à un conflit armé depuis 2014. Deux forces sont présentes : les forces loyales à Hadi et soutenues par une coalition de pays arabes, l’Arabie saoudite en tête. Cette coalition est également soutenue par les USA et le Royaume-Uni. Leurs opposants sont le mouvement Houthi, de confession chiite zaydite, proche de l’Iran.

Conflit local montrant les divisions au sein de la communauté yéménite, lutte d’influence régionale et internationale, le conflit reste peu évoqué. Et pourtant, les deux belligérants sont accusés de graves violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire, sans compter les graves épidémies qui viennent empirer une situation dramatique. Plusieurs bilans humains existent, mais on estime les nombres de civils tués à plus de 5 000, dont une part importante d’enfants.

Les Etats-Unis fournissent à la coalition arabe munitions, armes, renseignements et aide logistique. Tandis que l’Union européenne peine, encore une fois, à se faire entendre, se limitant à de faibles condamnations et une résolution non-contraignante du Parlement européen demandant un embargo sur les armes à l’Arabie saoudite. Quant à la Belgique, rappelons que l’Arabie saoudite est le partenaire principal de l’industrie de l’armement wallonne avec 37% du total de la valeur des licences d’armes entre 2012 et 2016.

 Comment justifier l’opposition à l’Iran et pas à l’Arabie saoudite ?

Nikki Haley veut nous prouver les intentions bellicistes iraniennes, usant notamment de comparaison : « Imaginez si ce missile avait été tiré en direction d’un aéroport de Washington (…) C’est ça que soutien l’Iran ». Oui, mais… nuançons en trois points.

Premièrement, rappelons peut-être ce que soutien Washington. D’après le GRIP, les frappes aériennes attribuées à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite sont responsables du bombardement : d’un hôpital MSF (19 victimes, 15/08/2016 à Hajjah), d’un mariage (135 victimes, 28/08/2015 à Wahijah), d’un camp de réfugiés (45 victimes, 30/03/2015), mais aussi de marchés, d’une prison, d’un véhicule fuyant les combats, d’une cérémonie funéraire… L’appel de Nikki Haley sonne tout de suite plus creux.

Ensuite, la présence d’une arme fabriquée en Iran n’est, en soi, pas suffisante pour prouver quoique ce soit : l’ONG Conflict Armament Research (CAR) n’a-t-elle pas justement démontré cette semaine que des armes saoudiennes et américaines avaient été retrouvées dans les rangs de l’EI ? Les américains devront cette fois apporter des preuves plus tangibles que celles étayant la supposée présence d’armes de destruction massive en Irak.

Il ne serait finalement pas si étonnant qu’on puisse prouver qu’effectivement l’Iran est fortement impliqué dans ce conflit, mais nous ne trouvons pas suffisamment d’éléments pour dénoncer plus la politique iranienne que saoudienne. Le régime de Rohani est critiquable, mais comment soutenir l’Arabie saoudite ?

Nous estimons qu’actuellement la preuve américaine ne justifie pas une « coalition pour véritablement repousser l’Iran ». L’inquiétante évolution du Moyen-Orient, et les graves tensions entre l’Iran, l’Arabie saoudite ou encore Israël, méritent toute l’attention de la diplomatie occidentale. Cependant, des accusations légères et non-pertinentes, vu les torts partagés des belligérants, ne font que décrédibiliser la diplomatie américaine, pourtant déjà largement ternie par la situation actuelle en Syrie, en Libye ou en Irak (dont nous sommes également en partie responsables). Il est temps d’envisager d’autres moyens pour régler les conflits que plus d’armes, plus de guerres et plus de morts.

Pour aller plus loin, on ne peut que vous conseiller l’éclairant rapport du GRIP: « La guerre oubliée du Yémen ».

Voir aussi : http://www.france24.com/…/20171214-washington-expose-preuve…